George Floyd : la presse française a-t-elle tort d’utiliser l’expression «Afro-Américain» ?

Evoquant George Floyd, homme noir tué par un policier blanc aux Etats-Unis, de nombreux médias français, dont «Libé», utilisent le terme d’«Afro-Américain». Celui-ci a été popularisé par Malcom X, peu de temps avant son assassinat.


Bonjour,

Nous avons raccourci votre question, qui était à l’origine : «Pourquoi Libécontinue-t-il à écrire « Afro-Américain » ? N’est-ce pas un manque de respect, encore une discrimination envers les Noirs ? Désignés ainsi en une sous-catégorie d’Américains ? Ecririez-vous un « Afro-Français » pour désigner un Martiniquais ?»

De nombreux médias, dont Libération, utilisent effectivement l’expression «Afro-Américain». Et ce pour qualifier George Floyd, dont la mort causée par un policier blanc, le 25 mai. Ce qui a déclenché des dizaines de manifestations aux Etats-Unis. L’onde de choc s’est propagée jusqu’en France, où à Marseille, à Lille et à Paris, des milliers de personnes ont défilé ce mardi soir, en mémoire d’Adam Traoré et George Floyd.

Vous n’êtes par ailleurs pas la seule personne à poser cette question. Selon nos informations, la médiatrice de Radio France reçoit depuis plusieurs jours de nombreux messages, s’indignant que les journalistes de la station emploient le terme «Afro-Américain» pour désigner George Floyd. Une réponse sera prochainement apportée par la radio.

D’où vient l’expression «Afro-Américain», qui désigne l’essentiel de la population noire américaine ayant eu des ancêtres esclaves ? Selon Pap Ndiaye, professeur d’histoire à Sciences-Po, l’expression était déjà utilisée dans la presse américaine du XIXe siècle. «Il y a même des journaux noirs qui s’appelaient « Afro-American », à Baltimore ou à Washington. Mais son usage est très rare, on utilise beaucoup plus communément le terme « Negroes »», explique-t-il à CheckNews.

Malcolm X et les «racines africaines»

C’est en 1964 que Malcolm X popularisera l’expression «Afro-Américain», comme le raconte Cécile Coquet, maîtresse de conférences en civilisation américaine à l’université de Tours. «C’est un terme qu’il a lancé dans la dernière année de sa vie, quelques mois avant de se faire assassiner. On peut difficilement le soupçonner d’avoir ainsi créé une sous-catégorie de personnes noires.» Elle ajoute : «Il s’opposait alors au terme « Negroe », utilisé par exemple par Martin Luther King.»

Pour quelles raisons Malcolm X a-t-il privilégié cette expression ? «Pour lui, il s’agissait de se reconnecter aux racines africaines. C’était d’ailleurs le but de son organisation, pour l’unité afro-américaine, qui a rapidement périclité après son assassinat», précise toujours Cécile Coquet.

«Malcolm X avait une vision très internationale des choses. Il a beaucoup voyagé en Afrique en 1964, il avait une vision très globale de la question. En parlant d’Afro-Américain, c’était une manière pour lui d’inscrire les Noirs américains dans un ensemble international, alors que « Negroes » renvoyait les Noirs à une histoire américaine», ajoute Pap Ndiaye.

L’expression a ensuite évolué, à la fin des années 90, par l’intermédiaire de Jesse Jackson, autre militant pour les droits civiques, candidat à l’investiture du parti démocrate pour les élections présidentielles, en 1984 puis en 1988. Celui-ci a démocratisé le terme «Africain Américain», privilégié encore aujourd’hui dans les formulaires de recensement que remplissent les Américains ou dans les travaux universitaires.

Trait d’union

Cette évolution est maintenant bien visible au niveau institutionnel, au-delà même des formulaires de recensement : autrefois appelé «Department of Afro-American Studies», le même département d’études de l’université de Harvard se nomme désormais, depuis les années 2000, le «Department of African and African American Studies». Même chose pour le grand musée de l’histoire noire aux Etats-Unis, le National Museum of African American History and Culture, inauguré en septembre 2016 à Washington.

Quelles différences existe-t-il entre les deux expressions, entre «Afro-Américain» et «Africain Américain» ? «L’utilisation du terme Afro marquait un peu trop l’idée d’une hybridation, une certaine forme de « créolisation ». La diminution du terme « Africain » en « Afro » mettait aussi en doute le fait que ces gens-là étaient vraiment Africains», répond Cécile Coquet. Elle ajoute : «Depuis le début des années 2000, on nous demande, dans notre travail universitaire, d’enlever le trait d’union, pour mettre à égalité Africain et Américain. Nous suivons les usages universitaires américains. Nous restons des étrangers qui travaillent sur leur culture, ce n’est pas à nous d’imposer nos règles.»

Pap Ndiaye émet une autre explication pour justifier la transformation de l’expression : «Ça pouvait aussi renvoyer à des styles de coiffures afros. Beaucoup de gens ont estimé que ça n’allait pas. De plus, l’utilisation d’un diminutif pour parler des Africains posait problème. En réalité, c’était une manière d’expliciter la référence à l’Afrique, et de lever toute ambiguïté sur ce que cela pouvait signifier.»

Pour autant, l’utilisation, en 2020, de l’expression «Afro-Américain» peut-elle être vue comme problématique ? Non, selon l’ensemble des chercheurs interrogés par CheckNews à ce sujet. «Dans le contexte américain, ces termes reflètent des formes d’identifiants produites par le gouvernement fédéral à travers l’instrument du recensement. De ce point de vue-là, le terme « afro-américain » est très situé, entre le début des années 60 jusqu’au début des années 2000. C’est un terme, en réalité, qu’il faudrait utiliser pour parler de la population noire américaine de cette période», estime Audrey Célestine, maîtresse de conférences en études américaines à l’université de Lille.

«En rien un vocabulaire de dérision»

«En France, on parle très volontiers d’Afro-Américains. Mais de mon point de vue – et même si personnellement je préfère suivre l’usage américain – ce n’est en rien un vocabulaire de dérision, de moquerie, ou encore pire quelque chose d’insultant. A la base, cette expression a une connotation très positive : ce terme a été développé pour souligner un héritage historique, culturel. Il a ensuite légèrement évolué», répond à ce sujet Pap Ndiaye.

«Ce n’est pas insultant, c’est juste daté du point de vue des universitaires américains et français qui travaillent sur cette question. Il n’y a aucune charge dans l’expression « Afro-Américain »» complète Cécile Coquet. Celle-ci ajoute une nuance supplémentaire, rappelant que l’expression «Afro-Américain», si elle est complètement rentrée dans le langage courant et institutionnel aux Etats-Unis, ne fait pas l’unanimité parmi la population noire américaine : «Un certain nombre de Noirs Américains la rejettent parce qu’ils estiment qu’ils ne connaissent rien de l’Afrique, et que c’est un manque de respect pour ceux qui sont vraiment Africains, parlent la langue de leur pays d’origine, et ont migré vers les Etats-Unis de leur propre choix.»

 


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